Un certain nez

Un Certain Nez, d’après Gogol, spectacle créé le 6 octobre 2013 et rentré dans le répertoire du Teatr Obraztsov, Moscou.
Mise en scène et adaptation : Eric de Sarria
Chorégraphie : Irene Panizzi
Vidéo : Albert Coma
Musiques : Nikolas Shamshin, Jean Philippe Goude,Faustas Latenas
Scénographie : Viktor Nikonenko
Costume : Tatiana Kniajéva
Maquillage : Anna Karabanova
avec les acteurs – marionnettistes du Teatr Obraztsov

« … Tout se donne à voir, sur le ciel d’un visage. » Christian Bobin, in La Part Manquante
« Je suis allé au ministère pour rire » Gogol, in Le Journal d’un fou

Il est vain d’essayer d’attraper un poisson dans l’eau, et si vous y parvenez, il risque fort de vous glisser des mains et de retourner d’où il vient. Ainsi en est – il de la nouvelle du Nez de Nicolas Vassiliévitch Gogol: Quel que soit l’angle par lequel vous l’appréhendez, cette nouvelle vous échappe et retourne d’où elle vient, dans la liberté créatrice de son auteur. La nouvelle, comme son créateur, n’a de « compte à rendre à personne » pour reprendre l’expression de Pouchkine, dans un poème où celui-ci clamait haut et fort le droit pour l’artiste de ne suivre que lui-même, sans avoir à en référer au gouvernement en place, ou à la société.
La marionnette joue dans le spectacle le rôle de l’image de soi : chacun d’entre nous, – et les personnages de Gogol font partie de nous -, se fait une image plus ou moins floue de lui – même, et chacun est bien conscient que si cette image n’est pas la réalité, elle en est un reflet. Si ce dernier est, par trop d’aspects, déformé, alors la réalité se dérobe sous nous et, à défaut de perdre notre nez, nous perdons pied (sic) !
Les marionnettes apparaissent quand Kovalev se renvoie à lui-même une trop fausse image de lui, et elles disparaîtront quand il recouvrera son image habituelle (non pas qu’elle soit plus vraie que la précédente, mais en tous cas, elle lui est plus habituelle!).
Cette image évolue tout au long de son parcours durant ses jours terribles pour lui qui commencèrent un certain 25 mars… Nous passons notre temps, avec Kovalev, à faire des « zooms avant » et des « zooms arrière », comme lorsque l’on cherche à faire une mise au point, mais dans le paysage mental de notre protagoniste, celle-ci se heurte aux perspectives qui ont plusieurs points de fuite, aux horizons qui se dérobent, aux profondeurs de champs qui varient sans cesse, aux échelles , – sociales, politiques ou spirituelles -, qui changent de taille à tout instant et qui nous rappellent les tableaux des peintres anciens qui ne maîtrisaient pas encore les lois de la perspective, ou bien qui ne voulaient absolument pas les maîtriser, ou même, qui s’amusaient à les inverser ! Avec un style de costume et de maquillage d’inspiration gothique, le rapport même au temps historique est flou, nous sommes dans un XXIème siècle qui copie, à sa manière, le 19ème. Ainsi espace et temps sont distordus et cette distorsion renforce, je l’espère, le côté fantastique de la nouvelle du Nez.
Le visage de Kovalev est fait de la multitude des visages des membres de la société dans laquelle il vivait, tout comme notre visage est fait , aujourd’hui encore et pour toujours, d’une infime partie du visage de Kovalev. Celui – ci guérira quand, après avoir fait le tour de la ville, et s’être perdu dans ses artères à elle, et dans son coeur à lui, il réintègrera son propre visage, en arrêtant de fourrer son nez partout et en commençant, enfin, à s’occuper de lui-même ! Puissions nous, nous aussi, nous occuper de notre nez avant de nous occuper de celui des autres!

Photos : Jean Couturier